Boston, États-Unis, juin 2008
Le Bell Jet Ranger se posa avec aisance sur la petite piste militaire reléguée aux confins de l’aéroport international de Logan, qui occupe une langue de terre en face de Deer Island. Une voiture du Boston Police Department l’attendait. Son chauffeur, un grand flic noir qui ne devait pas avoir trente ans, l’accueillit avec empressement, s’informant de ses conditions de vol, l’assurant qu’on lui offrirait un café dès que possible.
— Une belle nuit, n’est-ce pas ? commenta-t-il d’un ton satisfait. C’est à Somerville. À cette heure, on n’en a pas pour longtemps. Vous préférez vous installer à l’arrière ou sur le siège passager ?
Diane se fit la réflexion qu’elle aurait tout aussi bien pu être une touriste guidée pour un « Boston by night ». À droite le musée des Sciences et le Hayden Planetarium, à gauche, le Massachusetts General Hospital.
— Le siège passager si cela ne vous ennuie pas. Comme ça, vous allez tout me raconter.
Il haussa les épaules, un peu désolé, et l’informa :
— Ben, j’en sais pas grand-chose. Je ne suis pas sur l’affaire. Le central m’a contacté parce que je patrouillais non loin de Logan lorsque votre pilote a signalé son approche.
— Vous patrouillez seul ?
Le beau visage se ferma et son chauffeur baissa les yeux avant d’admettre à voix basse :
— C’est juste pour une ou deux nuits, jusqu’à ce qu’on me trouve un autre binôme. J’avais pas envie de rester chez moi. Mon partenaire s’est fait tirer dessus. Il est au Brigham and Women Hospital. Bordel… je l’ai pas vue venir, celle-là !
Diane Silver le fixa d’un regard interrogateur, sans formuler de question, afin qu’il puisse poursuivre ou se taire, selon son besoin.
— Une querelle conjugale. Le mari n’était pas d’accord pour qu’on lui enlève sa femme des pattes avant qu’il l’achève à coups de poing et de pied. Je lui ai balancé deux tartes. Ça a eu l’air de le calmer. Il s’est affalé sur le canapé… Le temps que Bert appelle l’ambulance, le gars a récupéré un flingue et a tiré. Sur Bert, alors que c’était moi qui l’avais cogné…
Normal pour un tabasseur de femmes, songea Diane. Ces types-là ne s’en prennent pas aux mâles alpha. Ils frappent les chiens, les gosses ou les femmes. Pas les mâles dominants.
— Bordel, j’ai rien vu venir. Il avait l’air amorphe, le mec, m’dame, euh… docteur.
— C’est pas grave.
Elle chercha ce qu’elle pourrait dire pour le soulager un peu de la culpabilité qu’il ressentait. Il s’en voulait de ne pas avoir été capable de protéger son équipier. Elle expliqua :
— Si Bert l’avait calmé de deux baffes, c’est sur vous qu’il aurait tiré.
— Vous croyez ?
— Non. J’en suis certaine.
Sa conviction sembla apaiser un peu le jeune flic. Du coup, la fusillade dont son partenaire avait été victime devenait plus aléatoire, moins de sa responsabilité.
Sincère, il lâcha :
— Merci, m’dame… docteur. On y va ? Je vous dépose juste. Ensuite, je rejoins ma tournée et puis j’irai tenir un peu compagnie à Bert.
— Transmettez-lui mes vœux de bon rétablissement.
— J’y manquerai pas.
Les rues de Boston et de Somerville étaient encore peu fréquentées à cette heure très tardive ou trop matinale. Le Somerville Olde Motel devait son nom d’inspiration shakespearienne à l’ensemble de ses quatre parallélépipèdes de béton gris, à ses toits plats hérissés de paraboles et d’antennes, et aux rares plates-bandes jaunâtres et rases, fatiguées par un demi-siècle de pisse de chien.
La plupart des véhicules de police étaient repartis après les premières constatations. Un fourgon de morgue bleu marine patientait dans un coin. Diane aperçut le bout incandescent de la cigarette non réglementaire que fumait son conducteur, toujours installé derrière le volant.
Son chauffeur du Boston PD la fit passer sous les rubans de scène de crime ceinturant le petit parking bordé d’un bâtiment de plain-pied qui abritait une dizaine de chambres. Parvenu sur le seuil de la 6 dont la porte béait, il héla ses collègues, toujours à l’intérieur, les avertissant de l’arrivée du « docteur de Quantico », avant de serrer la main de Diane avec effusion et de murmurer :
— Ça va aller, hein ?
Diane ne sut s’il s’agissait d’une parole de réconfort à son usage ou d’un vœu pour lui-même. Peut-être des deux. Elle hocha la tête en signe d’acquiescement :
— Ça va aller très bien. Merci, officier.
Les deux flics attablés se levèrent à son entrée. Un effort qu’ils n’avaient pas jugé nécessaire lorsque leur collègue les avait avertis de l’arrivée de Diane.
Des petites boîtes en carton de traiteur chinois, une paire de baguettes et un papier marron sulfurisé qui avait contenu un hamburger traînaient sur la table basse poussée dans un coin, en diagonale de la télévision allumée, passée en mode muet. Diane remarqua les cinq canettes de bière que les gars avaient descendues en l’attentant. Ils ne devaient pas être particulièrement réjouis d’avoir dû veiller durant des heures le cadavre qui gisait, ligoté, non loin du lit. Une brune, moins de trente ans d’après ce que Diane voyait de son profil cendreux.
— Sergent Ray Fuller, annonça le plus âgé des flics, un grand mec trop gras dont le col de chemise était auréolé de sueur.
— Sergent John McNally, se présenta le second, trente-deux ou trente-trois ans, l’air un peu plus éveillé que son copain.
Il désigna la victime d’un mouvement de menton et commenta :
— C’est moche. C’est les occupants de la 4 qui ont appelé le réceptionniste. La télé gueulait.
— Hum… Docteur Diane Silver. FBI. On sait qui c’est ?
— Bernice Clayborne, la renseigna Fuller. Dite Chloé. C’est sûr que Bernice, c’est pas top bandant, même pour un pingouin en manque, plaisanta le gros flic. À part ma grand-tante, je connais personne qui porte encore ce prénom-là ! Et je vous assure que ma grand-tante, faudrait avoir faim pour…
— Raymond… il n’y a pas non plus de quoi mouiller, le rembarra-t-elle d’un ton paisible en détaillant son gros bide et son crâne dégarni et luisant avec une moue dont elle força l’écœurement.
Il resta interdit. Jamais il n’aurait pensé qu’une célèbre profileuse de Quantico, docteur en psychiatrie, pourrait sortir des trucs pareils. Pas une seconde, il ne comprit à quel point il manquait de respect à cette pauvre fille qui gisait étranglée et dont le plus grand tort avait été de devenir le pantin sexuel d’un détraqué.
Un silence embarrassé. Le regard de glace passa sans hâte de Fuller à McNally. Diane reprit de sa voix lente, grave et sans émotion :
— Une précision : personne ne me supporte. Vous pouvez sortir toutes les vacheries que vous voulez à mon sujet. Ça ne me dérange pas. Je trouve même cela plutôt amusant. En revanche, ce qui me gêne, c’est votre présence. Sortez prendre l’air. J’ai besoin d’être seule.
Ils la considéraient comme si elle venait de baisser sa culotte. Non. Cela les aurait au moins fait rigoler. Pas son mépris sans hargne.
Après quelques instants de flottement, les deux flics quittèrent la chambre.
Diane soupira de soulagement. Leurs existences à tous deux, dans le même lieu qu’elle, empoisonnaient son cerveau, l’empêchant de penser.
Elle tourna avec lenteur sur elle-même. Un coin du couvre-lit à fleurs mauves sur fond bleu avait été rabattu. En diagonale, deux chaises en plastique moulé gris étaient poussées autour d’une table basse au plateau de Formica noir. Celle sur laquelle les flics s’étaient restaurés. Une odeur de cigarette. Dans le cendrier posé sur la table, des mégots écrasés à angle droit. Ceux de Fuller, sans doute. Les doubles rideaux courts en toile cirée gris anthracite occultaient partiellement la longue fenêtre rectangulaire. Les flics avaient dû les tirer. Le goutte-à-goutte exaspérant d’un robinet au joint défectueux dans la salle d’eau. La moquette rase, grise, elle aussi. À l’entrée de la salle d’eau, une large tache marron clair. Sans doute une ancienne inondation. Plus loin, le sol en carrelage beige. Elle avança de quelques pas et pencha la tête pour détailler la minuscule salle d’eau. Puis elle revint vers le lit.
Son regard se posa enfin sur Chloé. Elle contourna le cadavre de la jeune femme et s’assit sur le rebord du lit, ne la quittant pas des yeux. À l’identique des autres, bras ligotés dans le dos par un collant, jambes serrées en trois endroits par des cordes. Le résidu blanchâtre et vaguement brillant du sperme sec en haut de ses cuisses jointes. Elle gisait sur le ventre, le visage de profil, les yeux ouverts.
Le sourire de Leonor, sa grosse marguerite orange à la main. Diane l’imagina sur le mur de cette chambre de motel, couvert d’une sorte de moquette côtelée, d’un beige grisâtre de poussière.
Elle plongea dans son cerveau, lentement, très. Escortée par le sourire de sa fille. L’écho de la conversation des deux détectives du Boston PD qui papotaient sur le parking s’atténua, jusqu’à ne plus former qu’un murmure insistant mais indistinct.
Elle le voyait. De dos. Comme toujours. Quant au reste, ses expressions, elles s’imposaient à elle.
De taille et de charpente modestes, brun. Cheveux mi-longs ondulés. Il devait avoir un visage d’adolescente ou de jeune garçon. Rien de trop ostensiblement masculin. Il souriait sans doute avec timidité alors que la fille le précédait dans la chambre. Elle commençait aussitôt à l’aguicher. Elle avait tout intérêt à ce que la passe soit rapide, afin de retourner au plus vite dans la rue, à la chasse aux clients. Il la repoussait avec gentillesse, lui indiquant la salle d’eau. Un peu agacée par ce contretemps, elle obtempérait. Diane les voyait tous les deux de dos, alors que la prostituée se dirigeait vers le lavabo en baissant son string. Il tirait une courte matraque de sa poche et cachait sa main armée derrière son dos.
Diane ferma les yeux, exhalant bouche ouverte. Elle n’avait pas besoin de regarder la salle de bains. Deux secondes lui avaient suffi pour la mémoriser à jamais. Le carrelage bleu bébé terni par le calcaire au-dessus du lavabo et sur les cloisons de la douche. Celui du sol, beige. Le rideau en plastique à ramages marron. Le robinet qui gouttait, sans doute depuis des mois, abandonnant une petite flaque ovale de tartre verdâtre sous sa fuite. Le miroir rectangulaire, scellé afin que des clients indélicats ne l’embarquent pas, l’ampoule qui tombait du plafond. Nue, pour la même raison. Le genre d’établissement où l’on paie d’abord et où l’on verse une caution de cinquante dollars en échange de deux draps, d’un demi-paquet de papier hygiénique, de deux serviettes de toilette, sans oublier un morceau de savon.
Diane fixa le profil de la morte, le nez retouché, le masque trop doré du fond de teint, le rouge à lèvres qui avait bavé vers la commissure des lèvres, le fard à paupières beaucoup trop vert pour une brune aux yeux marron.
Les lèvres de Diane remuèrent sans un son : « Regarde-moi, Chloé. Regarde-moi pour que je puisse le voir, pour que je finisse de comprendre. »
Chloé qui s’approchait du miroir, qui levait les yeux. De beaux yeux châtaigne sous le maquillage abusif. Des yeux qui allaient s’éteindre bientôt. Il arrivait derrière elle, dans le miroir. Le regard de Diane descendit vers la chose qui tressautait à son cou. À son cou à lui. Une croix. Une grande croix de bois, dénudée, du genre de celles que l’on distribue lors des pèlerinages ou des rencontres de croyants. Le bras armé de la matraque se levait et s’abattait sur le crâne de Chloé. Un geste contrôlé. Il ne fallait surtout pas qu’elle meure maintenant. Chloé s’écroulait au sol.
La croix qui glissait autour d’un mince lien de cuir.
Dans un jardin public, la main gauche ornée d’une bague de fiançailles et d’une alliance qui se tendait vers Leonor.
Diane se sentit comme arrachée de son cerveau. Elle remonta vers ici et maintenant. La croix du tueur. La bague de la rabatteuse. Des symboles. Elle le savait. Son esprit lui offrait des symboles à déchiffrer. Pas des visions. Dans les deux cas, des indices de normalité, de bonté. Un homme qui ressemble à un jeune garçon et qui porte une grande croix ne peut pas faire de mal, n’est-ce pas ? Tout comme une femme mariée, peut-être mère. Rassurer les victimes. Endormir leur méfiance pour mieux les massacrer.
Elle voulut se lever de ce lit qui la répugnait. Sortir de cette chambre qui lui donnait la nausée. Indiquer d’un geste aux deux flics et à l’employé de l’institut médico-légal qu’elle en avait terminé, qu’ils pouvaient fourrer le corps dans une housse et l’emmener. Pourtant, elle restait là, figée, son regard détaillant chaque centimètre carré de la victime, revenant encore et encore vers la pliure des genoux. Chloé, elle s’appelait Chloé. La dissolution viendrait ensuite. Elle rejoindrait le désert sans fin de ceux qui sont morts. Une famille la récupérerait-elle ou finirait-elle à la fosse commune, à l’instar de tant de ses sœurs d’infortune ? Diane se secoua. Là n’était pas son problème. Sa mission consistait à coincer son tueur.
Et soudain, elle comprit. Elle comprit pourquoi elle ne parvenait plus à détacher les yeux des jambes ligotées de Chloé.
— Euh… docteur… on peut embarquer le corps ?
Elle leva les yeux vers l’assistant de morgue en blouse gris-bleu foncé. Elle ne l’avait pas entendu grimper les deux marches qui menaient à la chambre. Elle acquiesça d’un signe de tête. Puis, se tournant vers l’un des policiers qui s’encadraient dans l’ouverture de la porte, celui qui avait eu le cœur d’accompagner la défunte d’un « c’est moche », ce McNally, elle dit :
— Détective, j’ai terminé. Vous pouvez me raccompagner à Logan. Je voudrais rentrer à la base au plus vite.